EIA! Chant Métis de la Sérénité retrouvée

La Terre est Rouge
Comme du Sang
Le Soleil au Zénith
Fait couler du corps
L'eau de la vie

La Terre est Rouge
Comme son sang
Qui perle
Goutte à goutte
Sur les Fers Sur les Chaînes

Il a été capturé au Nigeria
Par les soldats d'AGADJA
Il a été vendu Place Chacha
Peau marquée du Fer Rouge
Sceau, pelure de sang, d'un négrier

Trois jours dans la nuit
Des cases de Zomaï
Accroupi Ferré Bâillonné
Au milieu de l'agonie silencieuse
De ses frères affaiblis

Neuf fois il a tourné
Autour de l'Arbre de l'Oubli
Trois fois il a tourné
Autour de l'Arbre du Retour
Enchaîné, il marche vers la mer

Et il prie dans sa tête
Grand cri sans écho
Désespéré et nu
Il appelle Shango
Il implore Ogoun

La Terre est Rouge
Le soleil m'aveugle
Je suis sur la plage à Ouidah
Porte du Non Retour
Ici son corps a perdu ses repères
Ici son âme est partie en enfer

J'ai marché sur
La Route des Esclaves
Route de latérite ocre
Route de latérite rouge
Comme le sang des Enchaînés

J'ai refait le chemin
Ma sueur mêlée de larmes
Au son de la voix tremblante
De mon guide en transes
L'émotion battant dans ses mots

J'avais le cœur éteint
De la tristesse au bord des lèvres
Mais pas de haine
Mais pas de chaînes
J'ai marché dans ses pas

Place Zomachi
Je les ai pleurés les disparus
Mais pas de haine
Mais plus de chaînes
J'ai invoqué leurs âmes...

Je sais que ses petits-fils
Sont revenus au pays
Ramenant de l'au-delà des mers
Des goûts des couleurs des odeurs
Qu'ici on ne connaissait pas

Je sais que ses petits-fils
Ont foulé la Terre de leur grand-père
Avec des mots nouveaux
Ils ont fécondé cette Terre
De semences nouvelles

Je sais que ses nombreux descendants
En diaspora éparpillée
De cultures et de sangs mêlés
Ont fait germer le chant
De la Sérénité Métissée.

Barsac, le 8 mars 2008 à 18h05.

 

Notes pour la compréhension du Poème :

EIA : est bien entendu le cri de joie et de victoire emprunté à Aimé Césaire dans « Cahier d'un retour au Pays Natal ».

- AGADJA : Roi de la dynastie des Rois d'Abomey (1708-1732) au Bénin qui a organisé et développé le commerce d'esclaves à Ouidah, en échangeant des captifs, souvent prisonniers de guerre contre des fusils, des pipes, des perles, des tissus et autres objets de pacotille.

- Place Chacha : place de la ville de Ouidah au Bénin, sur laquelle les captifs étaient vendus aux enchères aux négriers venant principalement de la France, du Portugal, de l'Angleterre et des Pays-Bas.

- Zomaï : en langue fon du Bénin « là où il n'y a pas de lumière ». Principal lieu où les esclaves, après avoir été vendus, étaient enfermés dans des cases très basses (on ne pouvait pas s'y tenir debout), sans aucune fenêtre et dont l'entrée était obturée de façon à ce que les esclaves se retrouvent dans les ténèbres pendant trois jours. En sortant, ceux qui avaient survécu étaient désorientés et obéissaient.

- Arbre de l'Oubli : rituel institué par lequel les hommes devaient tourner neuf fois et les femmes sept fois autour de cet arbre, sur la route les menant de Zomaï à la plage, vers les navires négriers. Ce rituel était destiné à leur faire oublier tout de leur pays, de leur identité culturelle, et surtout à leur faire perdre leurs repères, pour les rendre plus dociles sur cette route. Cet arbre avait été planté en 1727 par le roi AGADJA lui-même. A cet endroit à Ouidah, se dresse aujourd'hui une statue de sirène qui symbolise la mer et le départ.

- Arbre du Retour : rituel institué par lequel tous les captifs vendus tournaient trois fois autour de cet arbre, pour se donner l'espoir d'un retour spirituel vers leur Terre.

- Shango : nom yoruba (langue parlée dans une région partagée entre le Bénin et le Nigeria) de la divinité vaudou du tonnerre et de la foudre. Son nom fon (langue du Bénin) est Hêviosso.

- Ogoun : nom yoruba de la divinité vaudou du fer, des forgerons, des guerriers et des chasseurs. Son nom fon est Ogou.

- Ouidah : ville historique du sud du Bénin, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. Ville d'où partaient les esclaves, mais aussi berceau du vaudou et ville abritant la Forêt Sacrée.

- Porte du Non Retour : Imposant mémorial érigé sur la plage à Ouidah en mémoire des esclaves. Arrivés à cet endroit, ils jetaient un dernier regard sur leur terre et ils savaient qu'ils la voyaient pour la dernière fois.

- La Route des Esclaves : route de terre reliant la Place Chacha à la plage de Ouidah, qu'empruntaient les esclaves avant d'être embarqués dans les navires négriers. Aujourd'hui lieu de souvenir, de mémoire et de pèlerinage pour les Afro-américains qui font le chemin du retour pour leurs ancêtres.

- Zomachi : « là où la lumière ne s'éteint pas ». Lieu où se trouve la fosse où étaient jetés ceux qui ne survivaient pas aux jours passés à Zomaï. Aujourd'hui s'y dresse une stèle. C'est un lieu de silence et de recueillement. On y entretient une lumière allumée.

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