Fleur Séchée de la Commémoration du 10 mai 2011

 

10 mai d

 

Au cours de ce mois de mai, la ville de Bordeaux a organisé son premier Forum Interculturel du 9 mai (journée de l'Europe) au 21 mai avec le Forum de la Diversité (le 21 mai est la journée mondiale du dialogue interculturel et de la diversité culturelle). Cet événement a notamment été coordonné par le Conseil de la Diversité de Bordeaux dont fait partie Esprit Métis.


Dans ce cadre, Karen Toris et moi avons participé, le 10 mai, à la commémoration officielle de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, qui a également été l’occasion de rendre hommage à Edouard Glissant.

 

10 mai b

 


La cérémonie s’est déroulée sur le Quai des Chartrons à Bordeaux et c’est avec beaucoup d’émotion que nous avons dit notre poéslam (poésie et slam) dédié au grand poète et sage martiniquais (2011 est également l’année des Outre-Mer).


Voici le programme de la cérémonie :

 

deroule ceremonie 10 mai


Voici mon poème, « Potomitan de la Case du Tout-Monde » :

 

 

potomitan de la case du tout monde

 

Et voici nos deux textes mêlés, mes mots et ceux de Karen, ma poésie et son slam :

 

 

10 mai f

 

Gras = à deux

Italique = Patricia

Non italique = Karen

 

O yé gué gué, o yé gué, atingbo dokpo wè djahi

O yé gué gué, o yé gué, mi man ya vi o


Au nom d’un penseur

D’un poète

Et d’un grand esprit


J’ai écrit ces quelques mots inscrits sur cette feuille comme un cri créé sur fond de tristesse, d’entrée j’ai été distraite par une certaine détresse/-ce normal que ton départ ait ainsi touché mon moral au point que je l’exprime à l’oral ? T’auras compris, que comme du soleil un coucher, tu t’es couché à l’heure où chez nous rayonne encore ton aura, résonnent tes mots à nos oreilles, même à l’orée de ton sommeil.

Je te le dis en toute franchise, j’ai vraiment subi ton emprise, j’étais en proie à ma hantise ; voir mon identité en crise, ta pensée est venue m’a prise, tout-à-coup je me suis comprise, et toi tu comprendras pourquoi, ton départ aujourd’hui m’attriste. Quand j’ai su que tu étais parti vers de libres prairies, je n’ai pas pris le parti de me ruer dans les librairies, pour acheter tes livres, ri-tuel funèbre des écrivains connus mais qu’on n’a que peu lus. Non que tu ne mérites qu’on achète tes livres mais je n’ai pas attendu que tu nous quittes pour que dans ma tête fasse tilt l’idée qu’il faut que j’hérite de tes écrits émérites. Point de sursaut de conscience de dernière minute, mais non, pourtant je te confie pudiquement dévoilant mon honnêteté publiquement : je n’ai lu aucun de tes livres en entier, pas de quoi m’en vanter mais je te livre sans mentir que ta pensée m’a hantée, m’a rendue ivre c’est vrai, mais rendue libre et sevrée, parfois même laissée sans voix. Tu sais comment. J’ai lu des articles de toi, et l’impact de tant de lucidité ne m’a pas laissée intacte du tout.


O yé gué gué, o yé gué, atingbo dokpo wè djahi

O yé gué gué, o yé gué, mi man ya vi o

Il est un “arbre sur la falaise qui ne cesse de tomber”

Et sa parole poétique demeure, abreuvée par la fertilité de nos larmes

Ses pensées s’enracinent dans le chaos du Monde

Et sur le fil de ses mots, nous nous mettons au diapason de la Terre

En tremblant au métronome du tremblement de tous les peuples

Car

« Je peux changer en échangeant, sans me perdre pourtant ni me dénaturer

Je peux changer en échangeant avec l’Autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer »


Ta pensée je l’ai un peu lue en clair, souvent vue en cours, beaucoup eue au cœur. J’ai baigné au con-fluent de tes influences, dans un flux où les effluves de ta pensée se sont déversées en un flot, tel un fleuve où la mer s’abreuve, faut que je te dise, comme mon entourage scolaire et littéraire a été marqué jusque là par tes écrits de lutte rares, parfois même tu m’as littéralement irritée et je ne le tairai oralement, ton regard sur la réalité des Antilles m’as brutalement fait réaliser comme il nous reste tant à faire pour nous réaliser.

Quand tu as dit créolité, j’ai entendu mon identité,  quand tu as écris antillanité, j’ai lu ce mélange d’humanité dont j’ai hérité.  Quand des siècles de rencontres entre les cultures font naître une nouvelle culture. Quand des siècles d’Histoire racontent une nouvelle histoire.


Oh quel malheur, oh quelle tristesse, c’est un grand arbre qui est tombé

Oh quel malheur, oh quelle tristesse, mais ne pleurez pas

Il est un “arbre sur la falaise qui ne cesse de tomber”

Et dont l’action archipélique a poussé les portes de l’ouverture

Et dont les vers sont écrits en présence de toutes les langues du monde

Et dont les besoins culturels sont érigés en produits de haute nécessité

Et qui a dessiné cette « utopie qui jamais ne se fixe et qui ouvre demain,

comme un soleil et un fruit partagé »

Et dont l’écho de la voix est devenu le battement de ma vie :

« Agis dans ton lieu, pense avec le monde.

Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »

[Paroles rituelles lors de veillées mortuaires ou lors de spectacles en Martinique :]


Yé cri

Yé cra

Yé misticri

Yé misticra

Est-ce que la cour dort ?

Non la cour ne dort pas


Tu m’as aidée à forger ma propre pensée, à analyser alors même que je me sentais comme paralysée enlisée dans deux identités liées, antillaise ou française ? Cette question je me la suis posée, la réponse qui s’est imposée, c’est Antillaise et Française, j’ai osé, faire le choix de ne pas choisir et d’avancer sans évincer ni dévisser les vices qui soudent mon identité, en font une seule et même entité teintée d’éclats divers et non éteinte, en éclats de verre. Bien que virulent parfois, ma foi, t’as le mérite d’avoir parlé de sujets tabous : colonisation, situation des Antilles et ça c’est très bien.


O yé gué gué, o yé gué, atingbo dokpo wè djahi

O yé gué gué, o yé gué, mi man ya vi o

Vous étiez cet “arbre sur la falaise qui ne cesse de tomber”

Et le bourgeon de ma poésie pousse sur l’une de vos branches

Et ma voix trace un chant qui ne fait que crier votre nom : Missié Glissant

Moi qui fais partie de ceux qui ne sont ni d’ici ni d’ailleurs

Moi, petite fille, descendante d’esclave,

Moi, petite fille, descendante de colon,

Moi qui suis de « ceux-là qui naviguent entre deux impossibles »

Votre philosophie m’a offert une patrie, celle du Tout-Monde,

Nation où se dresse votre parole poétique, potomitan du dialogue entre les cultures

Car

« Il n’est pas besoin d’intégration, pas plus que de ségrégation, pour vivre ensemble dans le monde et manger tous les mangers du monde dans un pays. »


Et manger tous les mangers du monde dans un pays.


Quand j’ai su que tu avais fait ce voyage dont on ne revient, j’ai pleuré, comme si un proche s’en était allé. J’ai eu ce sentiment d’un sombre voile étalé déployé qui de tout son poids ployait sur mon cœur effleuré et laissé éploré, sentiment d’une perte à déplorer, fleuron d’une pensée-foison précieuse comme d’or la toison, clair non à une pensée-cloison, anticorps contre un tel poison. Crois-en ma parole, tu es de ceux qui ont joué un rôle déterminant et loin de se terminer, voilà de quoi faire disparaître cet air miné car personne n’ignore que ton travail est précieux tel un gisement minier, solide comme un menhir, très loin d’être mineur, éclairant et lumineux, alors mine de rien, derrière ce slam que je mène avec mon âme même, c’est un grand merci que je clame et que j’amène, merci Glissant. Amen

« Je peux changer en échangeant, sans me perdre pourtant ni me dénaturer

Je peux changer en échangeant avec l’Autre, sans me perdre pourtant ni me dénaturer »


10 mai g



Ce fut un moment très fort, nous avons ressenti beaucoup d’émotion et de communion avec le public présent.

Merci à toi Karen, de m’avoir accompagnée dans cet hommage.
Merci à Pierre de Gaëtan Njikam Mouliom (Membre du Cabinet du Maire
de Bordeaux, Chargé de Mission Diversité, Citoyenneté, Vie associative, Questions africaines) de nous avoir associées à cette commémoration.
Merci à Achta Clanet (Présidente d’Esprit Métis) et à Sylvanie Tendron pour leur présence à nos côtés.

 

10 mai a

 On peut lire sur Paysud un compte-rendu de cette commémoration et visionner un vidéo-reportage.